Carême

(Echanges qui se sont étendus sur plusieurs semaines en janvier/février 2005)

1)

Chère Z.,

Bienvenue, tout d'abord, dans ECN! Vous verrez que les relations y sont sympathiques et les échanges approfondis.

“Joyeux carême!” dites-vous, et j'admire cette belle expression. On parle de “face de carême” :-) Mais Jésus nous a bien dit: “quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre..” (Matthieu 6,16 traduction TOB).

Vous dites que vous ne “pratiquez pas”, mais en fait vous voulez pratiquer le carême :-) Et “sérieusement” ! :-)

Que vous dire? D'autres répondront avec plus de compétence que moi, mais je vais essayer. Le carême n'est pas un but en soi: il est me semble-t-il une préparation à revivre la passion du Christ et sa résurrection pendant la semaine sainte.

Dans l'église catholique, il y avait autrefois des règles bien définies: il fallait faire ceci, et encore cela (p.ex. ne pas manger de viande le vendredi) pour être “en règle”!

Il y a sûrement des règles, et j'avoue que je ne les connais pas bien! :-( En particulier en effet je crois que le “maigre” du vendredi est une des règles du carême. Mais au delà des règles, ce qui compte aussi, surtout même je dirais, c'est l'esprit: la relation à Dieu!

Les prophètes de l'ancien testament ont critiqué les gens qui avaient un comportement de pénitence tout extérieur: “déchirez vos coeurs, écrit Joël, et non vos vêtements”.

Je viens d'employer le mot de “pénitence”; on parle aussi de *conversion*: “Revenez à Dieu de tout votre coeur!” écrit Joël dans le même texte (2,12-13).

Le plus important à mon avis c'est donc, comme toujours, la prière! Et puis effectivement on y joint des efforts de pénitence (désolé pour ceux qui n'aiment pas le mot effort, un peu passé de mode!); l'amour étant le centre de notre religion, je pense qu'une des formes d'effort les plus appropriées consiste dans de meilleures relations aux autres! Que ce soit le mendiant dans la rue, le conjoint, ou l'ami qui a besoin d'aide. Donner, se donner. Rien de bien neuf en somme, car c'est cela qui nous est proposé comme sens de la vie, et donc pour toute l'année :-)

Le jeûne et “l'aumône” sont, avec la prière, les piliers de notre carême. Comme dans l'Islam? Je ne sais pas; de toute façon les différences avec l'Islam seraient trop longues à décrire ici; et d'ailleurs il y a beaucoup de variantes de l'islam, et ce que nous en voyons dans nos quartiers est sans doute surtout une expression populaire, pas toujours très pensée théologiquement.

Je m'arrête: d'autres en diront plus.

Que l'amour de Dieu notre Père vous illumine toujours plus par Jésus-Christ!

Amicalement, Philippe Lestang

PS: Je ne peux m'empêcher d'ajouter une note plus personnelle: vous dites que vous habitez à D. . Je me rappelle avoir passé la semaine sainte à F. - ce n'est pas très loin de D. - pour aider le curé, et chanter avec lui les offices … en latin je crois: c'était il y a une éternité! Avant le Concile! En 1961…

2)

Cher A.!

Que de questions!!

- Jésus a-t-il demandé que l'on “fasse Carême”…
Le carême, cela n'existait pas sous cette forme avant que Jésus ne meure et ne ressuscite me semble-t-il. Par contre concernant le jeûne, il a dit (en substance) que quand il ne sera plus là “ils jeûneront” (Mt 9,15), et ailleurs il dit “Quand vous jeûnez..” (Mt 6,16).
Il a lui même jeûné avant de commencer son ministère… (Mt 4,2). Le carême, c'est un peu une façon de faire comme Jésus.

- Il y a quelque chose de pharisianique dans le carême?
Pourquoi dis-tu cela? Si cela ne se voit absolument pas c'est exactement ce que Jésus a demandé, et donc c'est le contraire de ce qu'il reproche aux pharisens. Je ne vois pas bien ce que tu veux dire.

- Carême générateur de mal et de souffrances?
Si un adulte l'impose à d'autres, ou à des jeunes, cela peut sans doute être compris comme quelque chose de masochiste, et surtout il peut y avoir mécontentement, refus, de la part de ceux à qui on l'impose.
En effet je pense que c'est normalement quelque chose qu'il faut décider soi-même. Et je crois aussi que cela ne doit pas être fait dans un esprit négatif, destructeur, mais plutôt, comme le dit la magnifique citation rapportée par B., dans un esprit de choix, d'allègement, de libération! Pas besoin de gros “sacrifices” pour cela; mais une conscience de la possibilité de renoncements, dans la joie et la prière, pour reconnaître que Dieu est pour notre coeur l'unique nécessaire…

- Privations inutiles, barbares…
Tout est une question de mesure, et surtout cela doit être esprit, vie, joie! Oui, renoncer à quelque chose peut quelquefois conduire à la joie!

Quant à la prière que tu places au début de ta contribution, concernant tous ceux qui n'ont pas à manger dans le monde, je la trouve très belle! Elle va quand même un peu loin: “si je ne mangeais *plus* ”!!
J'ai connu moi aussi vers cet âge, à ma façon, ce désir de se donner, de donner ce que l'on peut donner, pour que les hommes dans le monde connaissent une situation meilleure. C'est un âge où d'ailleurs on envisage éventuellement de devenir missionnaire. Cela correspond à une étape de la spiritualité du jeune qui prie ainsi, et je suis sûr que le Seigneur apprécie et lui donne de multiples grâces.

Cela dit on sait bien que malheureusement le problème de la faim dans le monde a toutes chances de dépasser ce que ces prières individuelles peuvent changer. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas faire le bout de chemin que l'on peut faire: la prière, le jeûne, et l'action. Et pour le reste de se tourner vers Dieu en lui disant, en pleurs: “Jusques à quand, Seigneur, y aura-t-il toute cette misère?”

Car la *question* posée par la prière de ces jeunes est double:
- Est-ce que mes “efforts” peuvent changer quelque chose au monde?
- Est-ce que Dieu attend de nous que nous fassions quelque chose pour que, “en échange”, il donne au monde ce dont celui-ci a besoin?

Sur le premier point, je répondrais oui et non: je n'aime pas le mot effort, préférant l'ouverture à l'amour, pour que Dieu agisse à travers nous: il est beaucoup plus puissant que nous, et sait beaucoup mieux comment il convient que nous agissions. C'est l'ouverture à l'Esprit.

Sur le deuxième point, je réponds non: pas de marchandage, pas d'échange de ce genre; c'est Dieu qui donne, et s'est donné en Jésus. Donc si nous voulons nous aussi nous donner, c'est gratuitement, parce que nous avons compris combien l'amour rend heureux.

Mais pourquoi il y a du mal dans le monde, c'est tout le problème du mal, et je ne peux que renvoyer une fois de plus à l'excellent texte du Père Duval Arnould, en http://plestang.free.fr/duval.htm. Je peux assurer les lecteurs d'ECN que ceux qui ont pris le temps de le lire ont apprécié. Et je répète simplement ici ce qui en est le point essentiel: Jésus ne nous a pas dit *pourquoi* il y a le mal, mais il nous a donné la voie pour agir personnellement, pour avancer en ce qui nous concerne.

Pourquoi le mal, nous ne le savons pas, cela nous dépasse; mais pour chacun de nous, Jésus ouvre une voie d'amour et de paix intérieure, et c'est “quand même” fondamental! La croissance intérieure du royaume en nous n'a pas de limites, nous pouvons rayonner de louange et de charité; vivre confiants parce que l'amour de Dieu est devenu une réalité dans notre vie. Mais il faut, comme il le dit à Pierre dans le dernier chapitre de l'évangile de Jean, accepter que Jésus nous dise: “Que t'importe! Toi, suis-moi!”, c'est à dire: “en ce qui te concerne, vis selon mon amour, et ne cherche pas à tout comprendre”.

Fraternellement en Christ,
Philippe

3)

Cher A. ! :-)

Te voilà toujours prêt à relancer les débats sur notre liste ECN ! Merci! Et merci aussi pour le caractère incisif de tes remarques et questions!

Personnellement j'en reste toujours à l'excellente citation proposée par B.:

“La pénitence, c'est l'amour qui se débarrasse de ce qui le gêne.”
     (soeur Geneviève Gallois, OSB, La vie du petit saint Placide).

Dans tes remarques et réflexions, je note surtout le constat que tu fais d'une sorte de dualité en toi, entre ce que tu ressens “réellement” en toi (de l'égoïsme, du mépris, etc.), et ce que tu penses que tu devrais ressentir !! :-)

Et du coup tu dis que tu aurais tendance à baisser la tête et à te sentir coupable!

Tu écris aussi:
“En fait nous sommes confrontés à une terrible dualité, assumer notre instinct de survie et son cortège d'immondices qui est donné par la création et le combattre pour nous élever vers Dieu….”

L'instinct de survie: indispensable! Et cela me permet de dire une des choses que je pense en te lisant; c'est qu'il est souhaitable, normal, de s'accepter soi-même comme on est! Et non, à mon avis de combattre ce que l'on est.

Je vois plutôt le “combat spirituel” comme du judo! Je suppose que tu vois ce que je veux dire: accompagner les mouvements du corps et de l'esprit, et non s'y opposer. Il faudrait il est vrai des pages pour expliquer cela, et en plus je n'ai que mon expérience personnelle, or chacun est différent.

Avec Dieu, l'idéal c'est que l'amitié que l'on développe avec lui soit sans honte: non pas parce qu'on n'est pas pécheur, mais parce que Dieu sait bien comment nous sommes, et *il nous aime tel que nous sommes* C'est donc cette amitié avec Dieu qui peut à l'occasion nous aider à trouver des chemins nouveaux, non pas qui s'opposent à notre personnalité, mais qui lui ouvrent comme des “vacances”, qui lui proposent comme une bouffée d'air pur: des moments où l'on est heureux de comprendre un peu moins mal ce qu'est l'amour, et que l'on accepte sans honte; et puis on retombe dans le quotidien, sans honte non plus, en s'acceptant soi-même.

Cela me rappelle un texte sur l'indulgence (envers soi-même et envers les autres) que j'avais lu à des amis (membres d'ECN !) pour une fête qu'ils faisaient, à l'occasion je crois de leurs 25 ans de mariage: se connaître soi-même, s'accepter soi-même; et ainsi accepter les autres, et acquérir “l'indulgence, cette vertu si rare”. ( http://plestang.free.fr/indulgence.htm )

Car il ne s'agit pas, à mon sens, de mettre notre force en jeu, pour lutter contre le péché; mais au contraire de reconnaître, avec Thérèse de l'enfant Jésus, notre faiblesse: pour laisser Dieu nous porter!

Fraternellement à toi,
Philippe L

 
ecn/ecn15.txt · Dernière modification: 2008/02/10 21:24 par pl
 
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