Conversation dans un collège (Charlie Hebdo)

Conversation.

– Je veux pas leur rendre hommage, ces gens-là je ne les respecte pas. Ils insultent ma religion, et aussi les autres; ils ne me respectent pas, et moi non plus.

– La question n’est pas que tu les apprécies ou pas : la question c’est de savoir dans quelle société tu veux vivre. Est-ce une société où quand quelqu’un te froisse, te choque, alors il est légitime de l’assassiner?

– Mais c’est mal leur journal, ils disent que le Coran c’est de la merde. Si moi demain avec ma gueule d’arabe je dis que les juifs c’est de la merde on va me tomber dessus et on me laissera pas dire.

– D’abord, puisque tu es musulman, je me permets de te rappeler que le Coran dit « qui donc aura en aversion la religion d’Abraham sinon celui qui sème en son âme la sottise? ». Tu serais un drôle de musulman. Et plus curieux encore à prétendre juger qui doit vivre ou pas. « Ne tuez point la vie qu’Allah a rendue sacrée » dit encore le livre. C’est pas le mal même, ça, d’aller massacrer des personnes pour leurs écrits?

– Mais je dis pas que c’est bien qu’ils aient été tués, mais leur journal je suis pas d’accord. Ils ont insulté le prophète.

– Eh bien déjà si tu crois le prophète fragile au point d’être menacé par des dessins, c’est que tu n’as pas une grande foi dans ta propre religion.
Mais voilà comment ça se passe dans les sociétés un peu évoluées : quand on est pas d’accord, soit on estime que le journal tombe sous le coup de la loi et alors on lui fait des procès et on le met à genoux financièrement, par des condamnations, comme ça a été pour Dieudonné. Soit si il est conforme à la loi, et alors on peut lutter pour changer la loi. C’est le jeu démocratique. il est imparfait, faussé souvent, mais il existe.

Par exemple, ce dont tu parles c’est le délit de blasphème, il y a des pays où ça existe, mais pas ici. Il y a des pays où ça existe. Ou bien des pays où critiquer – juste critiquer ! – un roi ou la monarchie t’envoie en prison et dans l’illégalité. Ou bien critiquer l’armée t’envoie en prison ou au poteau. Ou encore des pays où se réclamer de certaines idées, ou de certaines croyances, est aussi condamnable. Ou des sociétés qui condamnent – parfois de mort – l’homosexualité. Ou d’autres où les femmes n’ont pas de droits. Ici, non. Et même, tu as le droit de vouloir créer un nouveau délit, comme moi j’aurai le droit de le combattre.

– Oui mais ils savaient très bien ce qu’ils risquaient, quand on joue avec le feu on se brûle.
– Alors je retourne la question : ce que tu viens de dire me choque. Tu légitimes un carnage de gens parce que leurs options ne sont pas les tiennes. Est-ce qu’alors ça veut dire que, comme tes propos m’insupportent, que tu légitimes un carnage, un bain de sang, d’innocents, demain je vais venir avec un flingue et te buter pour te faire taire?
Est-ce que c’est comme ça que tu veux vivre?

… Non.

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L’auteur – et acteur de ce dialogue, réel – autorise la reproduction de cette conversation sur tout blog ou journal!

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